L'Art de la distillation, Alcools, Parfums, Médecines, par Matthieu Frécon, illustrations de Cécilia Chauvet, aux éditions Les Gouttelettes de Rosée.


Ni le compte-rendu que j'en fais, ni les photos de la couverture, pas même le petit site que l'auteur consacre à l'ouvrage, ne suffiront à dire la beauté de l'objet, quand on le tient entre les mains et qu'on feuillette ses presque 300 pages de papier glacé, découvrant une iconographie riche et colorée, ainsi que les tableaux explicatifs et les bandes dessinées de Cecilia Chauvet. C'est, tant par la forme que par le fond, un beau livre, qui a certainement demandé de gros efforts financiers et beaucoup d'amour, pour sa publication. Le livre d'une passion. Il faut espérer que les lecteurs lui consacreront quelques notes sur internet, car à ce jour, la distribution en est discrète et l'ouvrage a besoin de relais pour que l'auteur puisse rentrer dans ses frais. Au final, le seul défaut graphique est la couleur du titre sur la couverture, qui le rend peu visible. Mais dés le livre ouvert, le voyage commence. L'oeil brillant et gourmand, amoureux de son noble métier de bouilleur, Matthieu se fait le guide d'un monde fait d'humour et de senteurs, d'ingéniosité et d'art de vivre. On imagine sans mal l'expérience inoubliable que doit représenter le fait de l'écouter parler devant son Alambic, dans son atelier. Ce livre devrait intéresser tous les Philosophes de la Nature, les amateurs de médecines naturelles, d'aromathérapie, d'huiles essentielles, de spagyrie et d'alchimie pratique, sans oublier bien sûr les adeptes de l'alcool fait maison (très important ça!). On y trouve des recettes improbables, des bricolages inattendus, des historiques fouillés, des conseils pratiques, des anecdotes délicieuses où la facétie le dispute à l'art des conteurs d'antan. Avec délectation, le lecteur accompagne l'auteur de la Bourgogne au Languedoc, en passant par l'Inde et le Pérou, où il a, pendant trois semaines en 2008, installé son Alambic chez les Shipibo. Parmi les surprises que nous réserve le livre, voici, à titre d'exemple, une petite recette pour arrêter de fumer.

Au-delà de la compétence de l'auteur à exposer toute sa matière, il y a autre chose dans ce livre, comme une odeur prégnante, un esprit, un parfum de résistance où, plus que par la parole, nous est montrée l'adéquation parfaite d'une vie à son idéal, attirant au passage toute notre attention sur ce que pouvait être, autrefois, un métier traditionnel. Guénon, bien avant nous, l'avait fait remarquer, nous sommes passés d'une société de rôle à une société de tâche, et beaucoup ne se sentent plus à leur véritable place dans leur profession, si tant est qu'ils aient encore la chance d'en avoir une. C'est aussi cette quantification du travail, qui entraine la disparition des paysans, remplacés par des agriculteurs. Le monde que nous décrit Matthieu Frécon est justement celui d'une France paysanne et profonde, celle d'un art de vivre dont on sent bien qu'il est sous la menace d'une destruction massive. Le travail, autrefois épanouissant et éveillant, au point que certaines corporations en ritualisaient l'exercice, n'est plus de nos jours qu'aliénation et productivité. C'est un peu cette dégradation que l'auteur dénonce par simple contraste, en revalorisant le concept de métier. Et il n'est guère étonnant que la pratique de la distillation le conduise à rayonner, sans prétention, de ses plus belles lumières humaines. Plus de distance entre le message et le messager, quand l'homme fait totalement corps avec son faire, devenu inséparable de son être. Ce qu'il fallait à cela, outre le courage de l'étoile à trouver son orbite et sa place, c'était l'application pleine et entière de ce que Coomaraswamy appelle la responsabilité. De nos jours, on trouve encore en Inde des personnalités très riches, qui refusent d'investir dans des fonds hoteliers lucratifs, sous pretexte que ce serait un sacrilège de faire de l'argent avec les règles sacrées de l'hospitalité indienne. De même en Bolivie, si je demandais à doña Nora de s'acheter une machine à laver, je suis certain qu'elle me fusillerait du regard et refuserait pareille proposition, qui mettrait fin au travail des lavandières. C'est tout simplement cela, la responsabilité. Mais comme l'avait observé A. Huxley, le monde moderne a abandonné le concept du "vivre bien", du "vivre droit", principe traditionnel que les Andes connaissent sous le nom de Sumaq Kawsay et que la Bolivie a, désormais, inscrit dans sa nouvelle constitution. Et il nous dit, ce "bien vivre", qu'un juif ne peut se sentir bien de profiter de l'usure et de la spéculation, alors que le Lévitique interdit formellement le prêt à intérêt. Il nous dit qu'un bouddhiste n'est pas à l'aise quand il travaille pour une fabrique d'armements ou un débit de boissons alcoolisées. Il nous dit, oui, il nous le dit, que si existent des activités allant contre la dignité humaine ou qui, sans fabriquer de biens réels, réalisent des bénéfices substantiels, elles doivent être abandonnées. Dans une société soucieuse de ses valeurs, le "bien vivre" est un principe supérieur à celui du "niveau de vie". Tant collectivement qu'individuellement, nos sociétés occidentales, déboussolées, n'obeissent plus qu'au principe de l'irresponsabilité et du profit. Celui-ci peut conduire un état à en condamner un autre et à lui faire la guerre, tout en lui vendant des armes sous le manteau. C'est aussi ce même principe qui conduit l'individu à vivre à rebours d'idées dont il se fait prophète, tel un écologiste qui travaillerait pour Monsanto. "Vends ta volonté sera le tout de la loi". Ces incohérences nous mènent exactement là où nous en sommes ; ce que, visiblement, Matthieu Frécon a évité de faire.

Mais je m'égare, revenons au sujet. On aura compris que ce livre plein d'enthousiasme est dangereusement contagieux, passionnant non seulement à lire, mais aussi à regarder. On peut en savoir plus sur son contenu, lire quelques extraits, voire le commander, en cliquant ci-dessous, sur cette photo marrante de l'auteur.